Hommage à Erika de Hadeln

Un hommage à Erika de Hadeln par Claude Ruey, Président exécutif de Visions du Réel.

Le Festival international de Cinéma de Nyon est en deuil.
Les festivals sont en deuil.
Le cinéma tout entier est en deuil.
Non seulement le cinéma d’ici mais le cinéma mondial.

Car Erika de Hadeln, dont nous pleurons le départ aujourd’hui, n’a pas seulement développé ses qualités et ses compétences dans son pays d’adoption, mais elle a contribué avec Moritz à l’enrichissement du cinéma ici et dans le monde. C’est une perte incommensurable pour chacun d’entre nous et bien sûr en particulier pour Moritz.

Toute mon enfance, notre père, qui a présidé le Festival à l’époque des de Hadeln, nous a parlé de Churchill. Churchill qui n’aurait rien été sans lady Clementine. On peut le voir encore au cinéma d’ailleurs dans le récent film Darkest Hour, les heures sombres. Churchill sans Lady Clementine n’aurait pas accompli l’œuvre incroyable qui a été la sienne.

Eh bien Erika, c’est la Lady Clémentine de Moritz. C’est l’ange gardien de Moritz. Tout le parcours de Mister Filmfestival, comme l’appelle Christian Jungen, n’aurait jamais pu être accompli sans la présence constante, aimante, apaisante et inspirante d’Erika. Le destin extraordinaire dans le monde du cinéma qu’a connu Moritz est en réalité le destin commun d’un couple à la fois fusionnel et totalement complémentaire. Quand Moritz fonçait et parfois dérapait – j’ai assisté de loin à des scènes mémorables dans le salon familial où mon père, après avoir défendu Moritz à l’extérieur à propos de déclarations particulièrement virulentes et parfois intempestives, passait un savon au directeur fonceur tout en étant amadoué par une Erika modérant son époux. Moritz fonçait, Erika assurait. Et ce n’est pas le moindre de ses mérites.

Ses mérites, précisément, parlons-en. Comment cette jeune allemande qui avait d’abord voulu étudier les mathématiques et le sport a-t-elle soudain bifurqué vers la littérature française et l’histoire pour écrire entre autres un travail sur l’image de la république de Weimar dans le cinéma? Voilà comment Christian Jungen nous le raconte: «Ich wusste nach dem Abitur, das ich unterrichten wollte, und entschied mich, Mathemathik und Sport zu studieren, weil das zwei Fächer sind, an denen immer genug Leute Interesse haben», erzählt Erika de Hadeln. Doch dann arbeitete sie ein Jahr lang als Hauslehrerin in einer Familie von Bekannten und las das Buch Le rouge et le noir von Stendhal. «Die Art, wie es geschrieben war, begeisterte mich so, dass ich doch lieber Französisch studieren wollte».

Stendhal, Le rouge et le noir, voilà tout un programme pour deux jeunes gens que le hasard d’un voyage en train entre Hambourg et Paris conduisit à se rencontrer, puis à s’aimer et à se marier avant d’entreprendre la carrière cinématographique extraordinaire qui est la leur. Tout d’abord assistante de Moritz pour le deuxième long métrage de ce dernier, Ombres et lumières, la voilà avec lui dans le maelström de 68 qui a agité le petit monde du cinéma amateur de la région de Nyon, pour conduire en 1969 à la naissance, non sans douleur, du Festival international de cinéma de Nyon. Une époque de pionnier où le couple fait merveille pour provoquer, susciter et créer le festival dont nous allons fêter les 50 ans en avril prochain. Car, dès le début, les époux de Hadeln ont su chercher des films dans le monde entier, en particulier dans les pays de l’Est, ce qui n’était pas si facile à l’époque, et donc ouvrir au monde un festival où la liberté d’expression a toujours été de mise. Ce n’est d’ailleurs pas le moindre des paradoxes que, comme le signale Moritz dans le livre de Christian Jungen, ce soient des présidents politiquement de droite, je cite Bernard Glasson radical, Maurice Ruey, libéral, ou encore le président de l’office du tourisme, Michel Sandoz, libéral, qui ont été, avec l’heureuse exception d’Armand Forel, communiste, les plus ardents défenseurs de la programmation plutôt gauchiste de l’époque, alors que les représentants de la gauche plus frileux auraient préféré imposer leurs propres choix. Paradoxe donc, le rouge et le noir ont cohabité dans la liberté. La lecture du livre de Stendhal par Erika dans les années 60 était prémonitoire! Liberté et ouverture au monde dès la création du festival en 69 donc.

La suite est presque un roman, Moritz appelé sous d’autres cieux, Erika qui avait en fait quasiment codirigé le festival jusque-là avec son époux, reprend les rênes du Festival pour en être la directrice de 1981 à 1993. Excusez du peu! On a oublié un peu trop souvent qu’elle a été la première directrice au monde à diriger un festival de catégorie A. Cela tient peut-être à ce que le politologue Elliott appelle le «provincialisme dans le temps». Car s’il existe un provincialisme géographique, le provincialisme dans le temps n’en est pas moins redoutable: «rien n'a existé avant moi, rien n’existera après moi ; l'oubli de l'histoire est total». Nous vivons en effet l’époque de la cuistrerie individualiste, trop souvent oublieuse du passé et des racines à l’origine de telle ou telle œuvre humaine. Eh bien, sans céder au provincialisme dans le temps, rappelons combien Erika a été une pionnière et combien elle a été une découvreuse de talents en particulier au cours de sa direction du Festival de Nyon. Christian Jungen le rappelait dimanche dans la NZZ am Sonntag:

«Sie hatte einen formidablen Filmgeschmack, wusste Kunst von Prätention zu unterscheiden. Als Nyon-Direktorin hat sie viel für Schweizer Filmemacher wie Erich Langjahr, Alexander J. Seiler, Richard Dindo und Jacqueline Veuve getan. Drei Jahre hintereinander hat sie internationale Dokumentarfilme als Welt- oder Europapremieren in Nyon gezeigt, die später den Oscar gewannen. In der Frühzeit von Glasnost war Nyon der erste Ort im Westen, wo osteuropäische Dokumentarfilme zu entdecken waren. Sie hat den Ruf Nyons, das heute zu den vier wichtigsten Dokumentarfilmfestivals der Welt zählt, massgebend geprägt».

Rendez-vous compte, trois films sélectionnés à Nyon en première obtenant trois ans de suite un Oscar à Hollywood: 1983 Flamencos à 17h25 de Cynthia Scott, 1984 The Times of Harvey Milk de Rob Epstein, 1985 Artie Shaw: Time Is All You’ve Got de Brigitte Berman. Excusez du peu.

Puis, après Nyon, c’est l’accompagnement et la collaboration avec Moritz à Locarno, Venise, Montréal, Berlin, 40 ans de direction et d’accompagnement de festivals de niveau mondial. Au cours de ce périple, Erika restera volontairement toujours à l’arrière-plan ; elle était cependant toujours présente et particulièrement précieuse pour aider Moritz à faire d’excellents choix de films, cela sans jamais se mettre en avant... C’est ainsi qu’alors que Christian Jungen voulait consacrer son livre non seulement à Moritz mais également à Erika, que cette dernière s’opposa à ce projet, par pure modestie. Heureusement cependant la réalité de son activité et de ses qualités ne fut pas oubliée, si bien qu’elle put tout de même recevoir le prix de Chevalier des arts et des lettres qui lui fut remis à Berlin par Isabelle Huppert. Belle récompense, pour une belle personne.

Car Erika, cela a vraiment été une belle personne, toujours disponible, toujours aimable, toujours souriante. Ses qualités, elle ne les a pas perdues, lorsque la maladie est venue la frapper durement. Malgré ses problèmes pulmonaires intenses – nous l’avons vue à Locarno ou ailleurs avec son alimentation en oxygène portable – elle a continué à entretenir d’excellents contacts avec chacun sans jamais se plaindre. J’ai eu le privilège encore lors de la dernière édition de Visions du Réel, d’aller la voir à l’hôpital de Nyon, en compagnie de Beat Glur, l’ancien président des critiques suisses de cinéma, et de pouvoir échanger avec elle presque comme si de rien n’était. Et nous l’avons laissée sur un sourire. C’est d’ailleurs sur un sourire également et un geste de la main que Moritz l’a quittée l’autre jour alors qu’elle venait d’être hospitalisée à Aubonne pour ce qu’on n’imaginait pas être son dernier séjour. L’ange s’est envolé.

Nous garderons un souvenir ému d’Erika que nous avons eu le bonheur de connaître. Cela a été un véritable privilège.

À sa famille, à ses frères ainsi qu’à sa sœur et sa mère restées en Allemagne et à Moritz surtout, nous disons notre grande émotion et notre profonde sympathie.

 

Claude Ruey
Président exécutif de Visions du Réel, Festival international de cinéma Nyon
21.12.2018