VISIONS DU REEL - Festival international de cinema
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Textes-Références

Cette année, une innovation: l´écrivain Michel Layaz a été sollicité pour rédiger un texte à propos du Grand Prix du Festival 2007.

La Cinémathèque Suisse accueille chaque année une sélection des films primés de Visions du Réel.

Cette année, une innovation: l´écrivain Michel Layaz a été sollicité pour rédiger un texte à propos du Grand Prix du Festival 2007. En moins de 24 heures, l´écrivain (Les larmes de ma mère, Le nom des pères,  La Joyeuse complainte de l´idiot, Il est bon que personne ne nous voie - tous Editions Zoé, Genève) rédigea le texte ci-dessous, inspiré de SÖHNE / FILS du cinéaste allemand Volker Koepp. Michel Layaz en donna lecture vendredi 27 avril lors d´un débat animé par Hervé Dumont et Jean Perret.

Assis à droite l´écrivain Michel Layaz, à ses côtés, Jacques Mühlethaler, assistant à la Direction de la Cinémathèque Suisse, debout: Jean Perret, Directeur de Visions du Réel, et Hervé Dumont, Directeur de la Cinémathèque Suisse, lors de la soirée du 27 avril.


SÖHNE / FILS de Volker Koepp, Allemagne

Grand Prix Visions du Réel 2007

On ne sait pas. Ce qu´une mère peut souffrir, on ne le sait pas. Une première, et puis une deuxième, et puis une troisième, et puis une quatrième maternité. Peut-être le contraire d´une malédiction. Peut-être une bénédiction. Donner le jour : quatre fois en six années. Donner le jour. Klaus : Klaus le fils. Wolf : Wolf le fils, Rainer : Rainer le fils, Friedrich : Friedrich le fils. On ne sait pas. Comment tout cela aurait dû se passer, on ne le sait pas. Parce que la guerre, d´abord la guerre. Et puis l´armée rouge qui approche, et puis le père à la guerre, ombre de père, père fantôme, père que personne n´implore, père perdu, et puis la crainte, la crainte de la débâcle à venir, et puis la fuite, et puis l´indicible, l´innommable, c´est-à-dire, comment dire ? l´abandon, les deux fils, les deux plus jeunes fils, abandonnés, laissés sur place, mis à l´écart, Celbowo, nord de Dantzig, Prusse occidentale, deux fils abandonnés parce que. Parce que. On ne sait pas ce qu´une mère peut souffrir. On ne le sait pas. Il y a les raisons qui ne sont pas des raisons, des raisons irraisonnables, deux fils laissés sur place parce qu´il y a les raisons qui sont les raisons des pères, et puis la guerre enfin, qui finit par finir. Tout va bien. Tout va s´arranger. Mais il y a des hommes qui sont les maîtres des frontières, des hommes qui ont le pouvoir de changer les frontières, Celbowo, nord de Dantzig, non plus Prusse occidentale, non pas Allemagne, mais Pologne, il y a des hommes qui dessinent des frontières nouvelles, des hommes qui rendent infranchissables les frontières nouvelles. On ne sait pas ce qu´une mère peut souffrir. Alors, pour retirer un peu de non-sens, pour alléger le désastre de la vie, pour conjurer la mélancolie à venir, des mères franchissent les frontières infranchissables à la recherche - non pas chercheuses d´or mais chercheuses de vrais trésors -, à la recherche des fils abandonnés pour des raisons irraisonnables. Tout va s´arranger. Un fils déjà, retrouvé. On ne sait pas le joie de la mère, la mère qui rayonne, caresse, embrasse, apaise, la mère qui ouvre ses bras, enlace ce fils à elle retrouvé, on ne sait pas, les mots murmurés, les paroles de la berceuse, le ton de la prière. Mon Dieu !. Reste l´autre. Reste le deuxième. Il y a des hommes qui ont le droit de dessiner des frontières nouvelles et d´emprisonner une mère huit mois parce qu´elle recherche son fils, parce qu´elle est là, paupières brûlantes, l´espoir évanoui, pupilles errantes, l´esprit perdu, elle est là où elle n´a pas le droit d´être. Etre là ne va pas de soi. Parce que la guerre, parce que le nom des pays, parce que les frontières, être là n´est pas un droit pour les femmes à la recherche des enfants. Hommes cartographes, femmes qui déchirent les cartes. Encore une fois. Tout va s´arranger. Et les années qui passent. Et les arbres de l´allée qui grandissent. Et l´autre fils abandonné qui un jour - ce n´est plus un enfant, pas un adulte - apprend la vérité qu´il n´a jamais voulu apprendre. Retourner en Allemagne, patrie ennemie de sa famille adoptive qui soudain ne serait plus sa famille. Endosser l´histoire, endosser les fautes, travailler à la réconciliation, comme une chance, une lourde chance. Sait-on jamais de qui on est le fils ? Le premier fils retrouvé n´est pas le fils, le fils abandonné a été retrouvé, mais avec les années passées le fils qui n´est pas le bon est devenu le bon. Grâce aux mères aimantes, il n´y a que de bons fils. On connaît la joie des mères heureuses d´avoir de bons fils. Et les arbres de l´allée qui grandissent. Les fils ont vieilli, les fils ont l´âge des pères, des grands-pères, les fils restent les fils parce que la mémoire travaille, parce qu´ils ont faim d´enfance. Celbowo, nord de Dantzig, Pologne : ils y retournent tous ensemble. Il y a la lumière, il y a le jardinier, il y les tombes des ancêtres, il y a les arbres de l´allée qui n´ont pas fini de grandir, il y a surtout l´énorme châtaignier de Celbowo, source tranquille qui ne se préoccupe de rien, qui détient toutes les vérités et au pied duquel on respire mieux qu´ailleurs. Je devine ses racines qui s´étendent, s´étirent, partent dans les sous-sols de la terre, s´enfuient jusqu´en Allemagne, en Italie, bien au-delà, racines qui se perdent, vont partout, nulle part, racines qui se moquent des frontières et des hommes qui prétendent dessiner les frontières. J´aperçois la fougue du feuillage, qui miroite, qui étanche les inquiétudes, qui évacue les frayeurs, qui abolit les meurtrissures, qui de part en part traverse le monde de sa paix et de sa musique et s´étire jusqu´au ciel. Klaus le fils, Wolf le fils, Rainer le fils, Rainer encore le fils, Friedrich le fils, autour du tronc de l´arbre, bras écartés, qui se tiennent par la main et embrassent l´énorme châtaignier. Palpitation de l´arbre, palpitation des mains qui se touchent, des corps qui se relient. Enlacer l´histoire, la circonscrire, la border, et un instant écouter le battement des coeurs, le battement de l´arbre, pour que les secrets soient dépassés, pour que le sacré soit assouvi. Cinq vies pour cet instant de communion enfin recueilli. Le pacte est encore une fois, ou définitivement, scellé : cinq fils liés par un seul et même événement, il n´y a dans leur vie qu´un événement, leur vie dévolue à se montrer fidèles à cet événement, à ne pas le trahir, à ne pas s´en détacher, à ne pas s´en divertir, cinq fils liés au poids de cet événement, noués à lui, consubstantiels à lui, aucun autre événement n´a le poids de celui-ci, et aucun journal, aucune radio, aucune télévision, aucune annonce tapageuse, n´arriveront jamais à rivaliser avec ce qui, chez eux, a la consistance d´un événement vrai, véritable, c´est-à-dire inachevé, infini, insubstituable. On ne sait pas. Ce qu´une mère a souffert, on ne le saura jamais. Cela, on le noie de paroles, on le touche parfois du bout des lèvres, on en sent par miracle le souffle. Qui nous appelle, en silence... sans requête... hors de notre atteinte.
Michel Layaz