VISIONS DU REEL - Festival international de cinema
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Textes-Références

Un article de Bertrand Bacqué paru dans Positif

La mémoire du siècle, entre réminiscence et conscience historique

La mémoire, c´est la résurrection du passé, des morts, de la vie et de la culture morte, et qui entraîne aussi la résurrection de celui qui se souvient.
Andràs Bàlint Kovàcs et Akos Szilàgyi
Les mondes d´Andreï Tarkovski

Même rayé à mort un simple rectangle de trente-cinq millimètres sauve l´honneur de tout le réel.
Jean-Luc Godard
Histoire(s) du cinéma

Dans son projet le plus ambitieux de ces vingt dernières années, Histoire(s) du cinéma, Jean-Luc Godard assignait aux images une valeur quasi-résurrectionnelle. Opposé par certains commentateurs à Claude Lanzmann, pour qui aucune image ne peut véritablement témoigner de l´horreur, le cinéaste de la Nouvelle Vague suggère que toutes les images en témoignent, pour peu qu´on y regarde de plus près (1). Mieux, il fait du cinéma une sorte d´Orphée qui se retourne sur Eurydice sans la faire mourir (2). Ainsi l´invention la plus marquante du XXe siècle peut « sauver l´honneur de tout le réel », chaque fois qu´il exhume la vérité, chaque fois qu´il convoque à nouveau des images perdues. N´oublions pas que, dans la tradition antique, le Léthé, fleuve des Enfers, procure l´oubli à qui s´y abreuve, alors qu´un autre, Mnémosyne, redonne la mémoire. Et l´on sait l´importance qu´avait pour Platon la réminiscence, acte d´anamnèse qui faisait de la contemplation de vérités oubliées une nécessité politique.

La résurrection par les images

C´est dans cette perspective qu´il faut situer le travail exemplaire de Yervant Gianikian et Angela Ricci Lucchi, aujourd´hui basés à Milan. Au travers de leurs ouvres cinématographiques, ces véritables archéologues de la mémoire opèrent une forme de résurrection. Grâce à leur « caméra analytique » (3), ils nous plongent dans les photogrammes oubliés du XXe siècle, images d´archives ou found footages, saisissant tel détail, tel geste ou tel visage, ralentissant telle séquence, colorisant telle autre. et faisant renaître ce que l´on croyait irrémédiablement perdu. Pour reprendre les catégories de Roland Barthes, ils traquent dans chaque image le punctum, ce détail révélateur qui me point. En ralentissant le mouvement, c´est le temps même qu´ils figent afin de rendre le passé présent. À travers leurs films, les « Gianikian » dénoncent autant les idéologies impérialistes que les colonialismes, les asservissements des corps que des âmes. Et proposent une relecture de l´histoire aussi nécessaire que salutaire dans un geste à la fois politique et poétique.

Oh ! Homme (2004)


Après avoir fait des études d´architecture et consacré une thèse au cinéma des années vingt, Yervant Gianikian, dont la famille est d´origine arménienne, rencontre Angela Ricci Lucchi, élève d´Oskar Kokoschka. Au milieu des années soixante-dix, ils organisent des projections de « films parfumés » qui sont autant de performances. Mais la découverte en 1982 des films de Luca Comerio, un des pionniers du documentaire italien mort amnésique en 1941, va changer le cours de leur vie. L´idée leur vient alors de revisiter ses films de propagande et d´en souligner l´idéologie belliciste et morbide. Parmi la cinquantaine de films qu´ils ont ainsi produits, rappelons quelques titres. Premier chef-d´ouvre, Du Pôle à l´Équateur (1986) dénonce le colonialisme conquérant. et la prise de vue, véritable prise de guerre ! Le Miroir de Diane (1996) est une véritable descente dans l´enfer fasciste. (La découverte d´une galère de Caligula donne lieu à l´assèchement du lac de Nemi, non loin de Rome, afin d´exhumer les symboles de l´Empire et d´assurer la filiation entre le dictateur et les empereurs romains.)

Il faut insister sur l´aspect hypnotique de ces ouvres qui plongent le spectateur dans une réelle fascination mêlée de répulsion. Chaque film propose un véritable rite initiatique au rythme incantatoire. Mais c´est leur trilogie maîtresse qui leur vaut la notoriété : Prisonniers de la guerre (1995), Sur les cimes tout est calme (1998) et Oh ! Homme (2004), présent à la Quinzaine des Réalisateurs. Il faut souligner la terrible beauté et la cruauté de ces images qui disent des hommes brisés par la guerre, quand bien même ils y survivent. Chacun de ces films est composé comme un véritable oratorio enchanté par la voix de Giovanna Marini. Un autre pan de leur travail est consacré au génocide arménien auquel le père de Yervant Gianikian a miraculeusement échappé. Notons enfin, parmi leurs derniers films, l´exploration du « tourisme vandale » qui nous porte jusqu´à l´orée des années soixante-dix, au travers d´images en super-8 dont nous sommes les contemporains. Tel Orphée, le couple de cinéastes redonne vie aux victimes de l´Histoire dont le regard implore ou résiste (4).

Le dialogue des vivants et des morts

Dans La Chambre verte (1978), film injustement oublié de François Truffaut, André Davenne élève une chapelle ardente aux morts de la Première Guerre Mondiale, puis à tous ceux partis trop tôt. Il y a un geste semblable dans l´ouvre de Rithy Panh. Pensons à l´héroïne des Gens de la rizière (1993), Yim Om, qui implore l´aide de son mari décédé avant de sombrer dans la folie. Pensons à la famille de La Terre des âmes errantes (1999) qui convoque les âmes des défunts pour interroger leur avenir. Au cour du film, c´est le dialogue entre les victimes du génocide khmer rouge, dont on exhume les restes sur le bord de la route, et les survivants qui est en jeu. Dans Un soir après la guerre (1998), le travelling magistral qui ouvre le film et qui accompagne les soldats juchés sur un train dit ce mouvement du passé (celui de la guerre contre les Khmers rouges) vers le présent, sinon vers l´avenir.

S 21 (2003)

Toute son ouvre amorce ce mouvement de l´hier traumatique vers les lendemains qui déchantent. N´oublions pas que Rithy Panh est lui-même rescapé du génocide. Déjà dans Site 2 - Aux abords de la frontière (1989), son premier film, les lents travellings disaient le temps arrêté des camps de réfugiés, à la frontière thaïlandaise, coincés entre l´ici et l´ailleurs, le passé et le futur. Dans Bophana (1996), puis dans S 21 (2003), ce sont toutes sortes de documents (photos, cahiers, procès-verbaux d´interrogatoire, peintures.) qui servent de levier pour la mémoire. Ils ne sont pas convoqués en tant qu´archives illustratives, mais comme déclencheur de la parole verrouillée par le déni des bourreaux. Rithy Panh dit aussi chercher dans ces archives un regard qui résiste à l´oppression, comme celui de Bophana, tandis que les gestes refoulés ramènent le passé des sévices et des humiliations au présent de la mémoire. Dans Les Gens d´Angkor (2003), c´est aussi une photographie qui fait le lien entre hier et aujourd´hui, brèche ouverte à la surface du temps. Avec son dernier film, Les Artistes du théâtre brûlé (2005), ce sont enfin des ruines qui abritent la mémoire d´une culture, ultime rempart contre la mondialisation galopante.

Rithy Panh l´a dit : pas question pour lui de faire S 22, S 23, etc. C´est à l´avenir de son pays qu´il s´intéresse désormais. Il n´empêche, chacun de ses films, comme ceux des Gianikian, opère comme une sorte de rituel de sauvegarde à destination des générations futures, mais aussi des générations passées. Et c´est le dialogue des vivants et des morts qui est en jeu. Du présent et du passé. L´objet même d´une ouvre d´art, qu´elle soit dite de fiction ou documentaire. Orphée n´est-il pas prêtre en même temps que poète et musicien ?

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Notes1) Cf. Gérard Wajcman, « "Saint Paul" Godard contre "Moïse" Lanzmann, le match », L´Infini, n° 65, 1999. Et la réponse de Georges Didi-Huberman dans Images malgré tout, Minuit, 2003.
2) Cf. Jacques Aumont, Amnésie, Fictions du cinéma d´après Jean-Luc Godard, P.O.L, 1999.
3) Yervant Gianikian et Angela Ricci Luchi, « Notre caméra analytique », Trafic, n° 13, hiver 1995, et « Choses trouvées, choses pensées », Trafic, n° 50, été 2004.
4) Dans le sillage de cette ouvre unique, célébrée tant par les festivals que les centres d´art contemporain, citons les films du hongrois Peter Forgacs ou ceux de l´autrichienne Lisl Ponger.

 

Bertrand Bacqué est professeur de cinéma à la Haute École d´Art et de Design de Genève et chargé de programme au Festival Visions du Réel (Nyon, Suisse) où Rithy Panh, Yervant Gianikian et Angela Ricci Lucchi ont donné des Ateliers, respectivement en 2006 et 2000.

 

Un article paru dans Positif no 553 (mars 2007).