VISIONS DU REEL - Festival international de cinema
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Textes-Références

Extrait de Kamikaze Mozart, roman de Daniel de Roulet

Le bon moment

Avec le partenariat de la SSR SRG idée suisse. Le grand débat de Doc Outlook-International Market, l´Agora, était consacré en 2007 au Moment. Animé par Constantin Wulff et Jean Perret, ce sont Daniel de Roulet, écrivain suisse, Peter Mettler, réalisateur suisse et canadien, et Wolfgang Wiederhofer, monteur autrichien, qui se d´abord sont exprimés. Puis les  professionnels du cinéma réunis, réalisateurs, producteurs et diffuseurs de télévision se sont mêlés aux débats.
Ci-dessous le texte introductif à cet Agora, puis Trinity que Daniel de Roulet présenta: au coeur d´un moment dont il convient de garder la mémoire!

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Doc Outlook - Agora 2007: Le bon Moment /Der richtige Augenblick Ende /The right moment

Existe-il, le "bon moment", dans le Cinéma du Réel? On connaît le "bon moment" des grands photographes, de Henri Cartier-Bresson à Robert Frank. Mais que signifie-t-il, le "bon moment", pour le documentaire, la fiction et la télévision? Est-ce une "programmation du hasard" ( Nicolas Philibert) ? Comment crée-t-on la possibilité du moment "décisif", "unique" et prometteur de succès?
Lors du débat autour de l´existence (ou la non-existence?) du "bon moment" dans le Cinéma du Réel nous proposons quatre thèmes centraux: le choix du sujet, le tournage, le montage et la réception du public.

    Déjà le choix des sujets ou le développement d´un thème peut être décisif pour le "bon moment": Quelles sont les stratégies utilisées par les professionnels lors du développement des sujets et de la planification d´une émission pour proposer le bon sujet au "bon moment"? De quelle façon sont conçus les formats pour les documentaires à la télévision afin qu´ils ne dépendent pas uniquement de l´actualité quotidienne?
    Pendant le tournage, comment être au coeur de l´action, "là, ou ça se passe". Comment capter le moment ? Comment mettre en scène le "bon moment"? Quelle est la prise de postition du cinéaste envers la réalité et comment se traduit-elle par rapport au "bon moment"? Que se passe-t-il si on refuse le "spectaculaire", "l´unique", donc le "bon moment". Un autre regard? Une autre perspective? Une autre durée? La caméra, peut-elle créer le bon moment? Qui permet le "bon moment"? "Le bon moment", n´est-il finalement pas une pure création de la caméra?
    Quel est le rapport entre le montage et le "bon moment"? Un film du réel réussi, est-ce un alignement de "bons" moments? Ou est-ce justement le contraire? La notion du "bon moment", est-ce carréement un des buts lors du montage? Ou s´agit-il plutôt de moments de connaissance? Si le montage va en contre-sens des images filmées, se pourrait-il que la capacité de donner un sens au moment soit prolongée?
    Le documentaire, comment positionne-t-il le public autour du "bon moment"? Le public, comment procède-t-il avec les maintes façons de voir et de vivre ce "moment" ? Comment s´expriment ces différentes façons du public de voir "leurs moments personnels", "décisifs" ? Y a-t-il une place pour le spectateur de trouver et peut-être même d´inventer ces propres moments dans le film?

Il existe sûrement des moments incroyables et profonds pour certains d´entre nous qui laissent les autres froids. Ils devraient également exister des "non moments" qui sont de "bon moments"... A Visions du Réel nous construisons un vrai moment de discussion, un moment qui devrait durer un peu.

Jean Perret, Constantin Wulff

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Le Moment

Trinity


Le 4 juillet 1945, jour de la fête nationale aux Etats-Unis, la bombe n´est pas prête. Plusieurs scientifiques s´en réjouissent, l´estiment inutile, après la défaite des nazis. Les militaires ne sont pas de cet avis, repoussent l´essai de douze jours seulement. Le jeudi 12 juillet 1945, la noix de plutonium descend de la mesa jusqu´à la Journée du Mort. Le transport lourdement escorté par l´armée se fait sur le siège arrière d´une Ford, mais de nuit, à travers Santa Fe et Albuquerque.
Le lendemain, vendredi 13, au point zéro, Oppenheimer vient dans la baraque, tandis qu´on insère le plutonium dans la masse de la bombe. Le désert du Nouveau-Mexique cuit sous le soleil. On a tendu un parasol blanc pour protéger les installations. Oppenheimer se montre torse nu, avec son chapeau et sa maigreur de bonne famille.
Samedi 14, la tour de trente mètres reçoit une dernière plate-forme. La bombe est au sol, accrochée dans un conteneur d´un mètre et demi de diamètre, arrimée à un câble. Les techniciens s´affairent avec mille précautions. Pas une femme dans les environs, mais la peur donne à ces hommes des gestes presque tendres. À un certain moment, Oppenheimer caresse même la surface de l´engin. Puis la bombe s´élève lentement, comme une botte de foin qu´on monterait au grenier avec une poulie. On a disposé des matelas pour amortir la chute, au cas où le câble céderait. Quand le paquet arrive enfin sur la plateforme supérieure, on respire avec soulagement.
Presque toutes les expériences de la vie peuvent être comprises grâce à des expériences précédentes. Mais la bombe atomique ne correspond à aucun concept connu. D´où la peur qui noue les estomacs. Pendant les dernières opérations de montage du dimanche, cette angoisse sourde ne quitte pas Oppenheimer.
Au cours de la nuit de dimanche à lundi, il ne ferme pas plus l´oeil que la veille. Vers minuit, un terrible orage arrose la région et Oppenheimer craint une catastrophe, la foudre tombant sur la tour métallique, élevée en plein désert. Tout le monde doit retourner dans les fortins. Etonnants, ces grands savants qui tremblent au fond de leurs terriers, comme des enfants qui ont peur de l´éclair et du tonnerre. Ils attendent quelque chose d´à la fois mystérieux et scientifique. Tout a été calculé, mais rien n´est certain. Depuis trois ans dans chaque université du pays, Oppenheimer a recruté les meilleurs physiciens, mathématiciens, chimistes. Ils ont accepté de se lier à ce Projet parce qu´il va mettre fin non seulement à cette guerre, mais à toutes les guerres.
Or voilà que la guerre contre l´Allemagne est terminée et que l´énorme machine mise en place pour construire cette bombe expérimentale a déjà produit deux autres exemplaires, Little Boy et Fat Man, en route pour le Japon. Les militaires ont emporté l´adhésion du Président contre l´avis des scientifiques. Après cet essai, la Journée du Mort deviendra le modèle de la terreur qui s´abattra là-bas, sur deux grandes villes japonaises, choisies sur une liste de cinq.
La date du 16 juillet n´a pas été imposée par hasard. Du point de vue de la météo, en pleine période de mousson, quand les seuls orages de l´année s´abattent de nuit pendant quinze jours sur le désert du Nouveau-Mexique, c´est le pire choix. Mais du point de vue politique, c´est la meilleure date possible. Le 17 juillet, le président Truman a rendez-vous à Potsdam. Il veut s´assurer qu´il n´aura plus besoin de Staline en Mandchourie pour enfoncer les Japonais. Les bombes atomiques sur le Japon seront une démonstration de force. Elles annonceront le début d´une nouvelle guerre. Non plus contre l´Allemagne ou le Japon, mais contre les Soviétiques.
Un pari a été organisé entre les scientifiques constructeurs de la bombe pour estimer la puissance de l´explosion à venir. Chacun a misé un dollar. Edward Teller a parié l´équivalent de 45.000 tonnes de TNT. Oppenheimer seulement 300 tonnes. À mi-chemin, Bethe parie 8.000 tonnes, Kristiakowski 1.400. Le Suisse Félix Bloch, zéro. Enrico Fermi prétend que la bombe boutera le feu à l´atmosphère de la planète. Ce sera la fin du monde, pas moins. Comment a-t-il osé ? La science est-elle donc si incertaine de ses propres calculs ? Qu´aurait parié Pascal ?

À 3.45, la radio du poste de commandement où se trouvent Oppenheimer annonce que la situation au camp de base à dix miles du point-zéro est catastrophique. Entre les observateurs et les militaires l´ambiance a tourné au vinaigre. L´orage a soufflé avec une telle violence que plusieurs tentes ont été arrachées. Dont celle de Vannevar Bush, un des membres du comité de contrôle envoyé par le président. Les campeurs, réfugiés dans les baraques plus solides de l´armée, ont découvert que les officiers se sont fait servir un copieux petit-déjeuner. Il a fallu partager. Vers 5 heures, Emilio Segre, sollicité par Oppenheimer pour décrire l´atmosphère répond : Tout va bien, j´attends la fin du monde en terminant la lecture des Faux-Monnayeurs d´André Gide.
Les nuages s´étant éloignés, les experts de la météo donnent le feu vert. Décision : la fin de l´aire préatomique de l´humanité est programmée pour 5.30, juste avant le lever du soleil. Oppenheimer et Wolfgang, debout côte à côte derrière la vitre du poste de commandement, écoutent les nouvelles des différents postes d´observation.
En haut de la colline Compagnie, se trouvent les hôtes de marque venus de Washington. À 22 miles du point de détonation, ils surplombent le désert. Edward Teller décrit la situation avec calme, annonçant qu´ils sont en train de s´enduire le visage, de mettre des lunettes noires et des gants. De sa voix traînante à l´accent allemand, il précise : Cela fait un drôle d´effet de voir tous nos scientifiques qui, avec le plus grand sérieux, s´enduisent de lotion solaire en pleine nuit.
Les nouvelles du poste nord sont moins folkloriques. Le fortin, pourvu d´une fenêtre de verre blindé en direction du théâtre des opérations, abrite quelques humains et quantité d´instruments de mesure, reliés à des capteurs aux quatre coins du désert. Sismographes, géophones, chambres à ionisation, spectrographes. L´armée vient d´accomplir sa dernière patrouille pour surveiller les 500 miles de câble posés à travers le désert. On craint jusqu´au dernier moment un rat des sables qui rongerait les gaines.
Au poste ouest, un autre fortin à sept miles du point zéro, tous les appareils sont chargés. Des pellicules ultrasensibles, des caméras à très grande vitesse pour essayer de garder la mémoire de chaque phase de l´explosion.
Oppenheimer ne retrouve vraiment son sourire ironique qu´à 5.25. Il dit, mais de quoi parle-t-il au juste : « Est-ce que nous sommes vraiment faits pour ça ? »

Trois fusées éclairent l´hypocentre. D´abord la verte à 5.25, puis les deux rouges à 5.28 et 5.29. Il reste quelques secondes avant l´explosion.
Wolfgang, incapable du moindre mouvement volontaire, submergé par un tremblement qui va de ses mâchoires à ses mollets. Il a pourtant eu le temps de se préparer, sait ce qui doit se passer, connaît chaque étape, à la milliseconde près. Trois. deux. un. zéro.
D´abord la fermeture du circuit. L´allumage ! L´unité électrique déchargée d´un coup. Les trente-deux détonateurs irrigués explosent ensemble. À leur tour, incendient les lentilles externes. Trente-deux ondes de détonation précipitées à la rencontre du noyau. Ralentissent, se plient, deviennent concaves, fusionnent. L´onde de détonation arrondie rejoint les parois d´uranium, se transforme en onde de choc, explose, se liquéfie.
La couverture de nickel du plutonium se déchire. Grand comme une orange, le noyau se rabougrit, implose jusqu´à devenir petit comme un globe oculaire. Les particules alpha expulsent un neutron, puis deux, sept, neuf, perforent la masse du plutonium, démarrent la réaction. Fission.
Prodigieuse émission d´énergie. Quatre-vingts générations de neutrons en quelques millionièmes de seconde, des dizaines de millions de degrés, des millions de kilos de pression.
Pour un bref instant, avant que la radiation ne commence à s´échapper, les conditions de cette espèce de globe oculaire correspondent à l´état de l´univers juste après le big-bang. L´explosion primitive. À partir de là, notre science recrée le monde. Toute la bombe devenue plus petite qu´un oil humain.

L´expansion. L´énergie libérée par la réaction en chaîne s´échappe de la bombe à la vitesse de la lumière, laissant loin derrière l´explosion proprement dite et son tintamarre. La première chose que les observateurs peuvent voir, c´est la sphère centrale réchauffée par les rayons X qu´elle absorbe. Descente par paliers, transport de radiations.
La sphère se refroidit, la température redescend jusqu´à un demi-million de degrés Celsius. Une onde de choc se propage, laissant derrière elle une masse isotherme en expansion. En se refroidissant jusqu´à devenir visible, l´onde produit le premier de deux éclairs.
Puis le front devient transparent et les observateurs humains peuvent apercevoir les régions internes encore plus chaudes de la boule de feu. La radiation totale s´envole vers un deuxième paroxysme, quelques millisecondes plus tard.un second éclair, plus long.
La boule de feu, encore refroidie, tombant au-dessous de cinq mille degrés. À ce point, un équilibre du système n´est obtenu que grâce à la montée vers le ciel de la boule de feu. L´entité passe de la taille d´un globe oculaire à près d´un kilomètre de diamètre.

Juste au-dessus du poste de commandement, la couverture de stratocumulus se teinte de rose par le dessous. Illuminée comme pour l´aube. Le chemin de l´onde de choc à travers les nuages est clairement visible, comme un cercle qui s´élargit à tout le ciel, là où il y a des nuages pour le couvrir. Quand le rouge s´atténue, Oppenheimer peut voir la superficie de la boule couverte d´une lumière pourpre, l´excitation électrique de l´air. La région entière sous une lumière éblouissante, bien des fois supérieure en intensité à celle du soleil à midi. Une lumière dorée, pourpre, violette, grise, bleue éclaire chacune des crevasses, chacune des crêtes des montagnes voisines, sur la Journée du Mort.
À ce moment-là seulement, Oppenheimer cesse de trembler. Il ne dit rien, tous les occupants du fortin le regardent comme si c´était à lui de prononcer une parole historique, de ponctuer l´événement qu´ils viennent de vivre ensemble et qui les rend muets. Ils attendent plusieurs secondes. Enfin il la dit, sa phrase :
- Désormais, nous sommes tous des fils de putes.

Daniel de Roulet, Extrait de Kamikaze Mozart, roman à paraître chez Buchet Chastel, septembre 2007.