Les vrais durs ne dansent pas
Présentation des travaux de diplôme 2006 et une vingtaine de contributions d'intervenants extérieurs.Visions du Réel a proposé ce texte.
Amalgame
S´inscrire en faux pour tout ce qui concerne les grands mensonges des médias. L´immédiateté, la continuité et la simultanéité seraient les gages d´une information donnant accès aux outils pour décoder le réel. Il n´en est foutrement rien. Le flux audiovisuel produit de l´amnésie, il brouille les repères, il sature les capacités de réflexion. Dès lors, dans une école d´art et dans son département de cinéma, comme dans un festival de cinéma, force est de se démarquer radicalement et de tracer les contours d´un territoire régi par d´autres temporalités et d´autres exigences esthétiques et thématiques. L´amalgame qui consiste à affirmer qu´il n´y a pas de différences entre les lieux de réalisation des images et des sons, les outils mis en ouvre, les stratégies de production et de distribution est une raison supplémentaire pour revendiquer l´identité propre du cinéma, de son histoire, de son imaginaire, de ses ratés, de ses doutes et de ses utopies. La collaboration entre Genève et Nyon, entre l´esba et Visions du Réel, n´a de sens que dans l´affirmation du cinématographique comme approche identitaire du monde et du filmique comme tentative roborative de transcender le réel en des récits engagés et habités.

Urgences
A voir les centaines de films envoyés au Festival de Nyon et proposés parfois par les étudiants et étudiantes de l´esba de Genève, il y a risque d´une considérable dépression, d´une lassitude aussi. Ne parle-t-on, ne filme-t-on qu´avec désinvolture sur le corps mort du monde? Sur ses violences et ses doutes? Toutes ces histoires sont confondantes, trop vite racontées: la brutalité archaïque des hommes engagés dans des luttes coloniales encore et des stratégies économiques toujours, qui président à l´exploitation, l´humiliation et l´anéantissement. L´urgence est double. Il s´agit de faire acte de résistance civile en parcourant le monde en quête d´autres histoires que celles convenues par les industries des news. Non qu´elles seraient nécessairement moins désespérantes, mais nous pourrions au moins y prendre pied et les faire nôtres. Affaire d´identité. Par ailleurs, l´urgence consiste à élaborer des écritures singulières, des esthétiques portant trace de l´expérience du réel et des récits susceptibles d´inoculer le sentiment d´authenticité. Affaire de croyance.

Hybridations
Bien sûr, notre travail à nous tous est de jeter des ponts entre pratiques artistiques issues de scènes différentes. Particulièrement dans une école des beaux-arts, où la perméabilité entre les espaces d´enseignement doit avoir vertu d´ouverture et de confrontation à d´autres approches du réel. Et dans un festival de cinéma qui veut tenir son rang parmi les manifestations en prise avec les tendances et questions de la création contemporaine, la circulation entre les images des galeries, des centres, des musées d´art contemporain et des salles de cinéma est de mise. Cela est d´autant plus nécessaire que nombre de créateurs, artistes vidéo, cinéastes du réel, voire de fiction, pratiquent de nombreuses formes d´hybridation. Les expériences sont exportées et importées, les visions se fertilisent, les concepts perdent au mieux de leur nature conceptuelle et les intuitions gagnent à trouver des structures plus abstraites. La vidéo d´art s´enrichit du geste documentariste (la rigueur de sa découpe sur le terrain des plans dans l´espace et le temps, la place réconfortante dévolue au spectateur); le cinéma s´élargit par les propositions de l´art vidéo (sa déconstruction du récit, les places changeantes aménagées au spectateur). Dans l´art vidéo, le réel fait retour par l´avantage de ses fréquentations avec le cinéma, dans ce dernier, c´est l´expérimentation qui fait irruption. Et ces hybridations, à partir de pratiques magnifiquement impures (le cinéma, la vidéo, les installations, arts impurs!) sont autant d´avancées si elles n´effacent pas pour autant les territoires originels dont elles sont issues. L´hybridation n´est pas amalgame.

Candeur et brutalité
Il faut une bonne part de candeur pour vouloir faire de l´art une façon de parcourir le monde, sa mémoire et ses utopies. Et il faut une forte dose de brutalité pour tordre le cou aux normes établies, qui façonnent le tout-venant des récits, des mentalités collectives, des imaginaires. C´est cette posture qui sait être partagée et confortée entre l´esba et Visions du Réel, ce sentiment de faire acte d´excellence à l´endroit de la production de récits en images animées. Candeur de vouloir faire des films (plutôt que du cinéma), alors que le monde a été filmé jusqu´à épuisement de ses histoires (c´est l´avis tout au moins de ceux qui dans les années 80 annonçaient la mort du cinéma). Brutalité de trancher, de prendre parti, de gueuler doucement ou bruyamment, de découper résolument dans le gras du monde comme dans son corps famélique, quelques images qui fassent sens, qui permettent de prendre pied. De fonder nos identités et d´identifier celles des autres comme irréductiblement et magnifiquement différentes. La brutalité nécessaire de la différence. Le cinéma à l´esba et à Visions du Réel, dans ce qui nous lie, a trait à la reconnaissance de ce qui fonde nos différences.
Tant d´idées à partager, de films à confronter, de projets à mener à bien et d´invitations à nous faire de part et d´autre, entre Genève et Nyon, Jérusalem et Ramallah, Phnom Penh et Buenos Aires, Téhéran et d´autres lieux encore que nous découvrirons ensemble.

Texte et photos Jean Perret, 2006
www.hesge.ch/esba
